Joseph L. Mankiewicz : d’Ève au Limier, cinq films pour (re)découvrir ce cinéaste incontournable

De “Ève” au “Limier”, en passant par “L’Aventure de Mme Muir, le cinéma de Joseph L. Mankiewicz, décédé il y a tout juste 25 ans, se doit d’être (re)découvert. Vous ne savez pas par où commencer ? Voici cinq films pour vous aider.

1. Joseph L. Mankiewicz couronne Elizabeth Taylor sur le tournage de "Cléopâtre"
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© D.R.

Des cinéastes de l’Âge d’Or hollywoodien, Joseph L. Mankiewicz n’est pas forcément le plus cité. Ce qui est une injustice, tant son oeuvre est bien plus importante qu’on ne pourrait le croire, lui qui était capable de passer d’un genre à l’autre, comme François Truffaut, Steven Spielberg, Steven Soderbergh ou Danny Boyle après lui : drame, espionnage, fantastique, comédie, péplum, thriller et même comédie musicale (Blanche Colombes et Vilains Messieurs), il a presque tout essayé en l’espace de vingt longs métrages et sans aucun doute inspiré bon nombre de metteurs en scène.

Il est donc urgent de (re)découvrir le cinéma de Mankiewicz, décédé il y a tout juste 25 ans. Des films dans lesquels, même en passant d’un registre à l’autre, il a toujours fait parler son amour des mots et des rapports humains, en privilégiant les personnages aux caractéristiques de chaque genre. Toujours aussi passionnant aujourd’hui, son cinéma peut vite se rattraper, se dévorer même, puisqu’il compte seulement vingt films. Si vous ne savez pas par où commencer, nous avons sélectionné cinq incontournables, capable de vous faire succomber au charme de sa filmographie. Et même sept.

L’AVENTURE DE MME MUIR (1948)

En Angleterre, au début du XXe siècle, Lucy Muir, une jeune et ravissante veuve, décide de s’installer au bord de la mer avec sa fille et sa servante dans un cottage réputé hanté par le fantôme du capitaine Gregg. Loin d’être terrorisée, elle est au contraire fascinée à l’idée d’habiter avec ce fantôme. Un soir, il lui apparaît… Emprunte de romantisme, cette histoire d’amour mâtinée de fantastique est à découvrir d’urgence. Ayant influencé le Edward aux mains d’argent de Tim Burton, Mme Muir mêle la rêverie et la mélancolie à une réflexion sur le temps qui passe.

Surtout, Mankiewicz use avec brio de l’ironie pour contrebalancer l’onirisme, ce qui permet au long métrage de ne pas tomber dans la naïveté. Au contraire, il s’agit du film parfait pour se laisser porter dans un monde où les frontières vers l’iréel sont franchissables, le tout magnifié par une bande originale de Bernard Herrmann, compositeur fétiche d’Hitchcock.

L'Aventure de Mme Muir Bande-annonce VO

Lucy se prend d’amour pour le fantôme du capitaine Gregg, mais loin de n’être qu’une histoire d’amour impossible, le film de Mankiewicz lorgne vers la fable pour atteindre le sublime. Gene Tierney (Lucy) trouve ici l’un de ses meilleurs rôles, tandis que Rex Harrison (parfait en vieux loup de mer fantôme), apparaîtra encore chez Mankiewicz dans Cléopâtre (1963) et Guêpier pour trois abeilles (1969, année de sortie française).

CHAÎNES CONJUGALES (1949)

Mélodrame s’appuyant sur des dialogues ciselés, Chaînes conjugales fait partie des grands films de Mankiewicz. Trois épouses reçoivent une lettre dans laquelle une femme clame être partie avec l’un de leurs maris. Chacune passe alors son mariage en revue en tentant de comprendre ce qui n’a pas marché et pourquoi son mari est peut-être l’infidèle. Jeanne Crain, Linda Darnell et Ann Sothern y donnent la réplique à Kirk Douglas, Paul Douglas (aucun lien avec Kirk) et Jeffrey Lynn, pour une histoire qui s’avère prenante à cause du mystère entourant le mari fuyard et les récits des épouses.

Pour raconter lesdits récits, Mankiewicz fait une utilisation intelligente des flashbacks, qui permet à chacun des protagonistes de revenir sur sa vie de couple. Leur dépiction des bienfaits et des travers de l’American Way of Life, couplée à la qualité des dialogues, font que ce film n’a pas pris une ride et se (re)découvre sans modération. L’Académie des Oscars ne s’y est pas trompée, en récompensant Mankiewicz de deux statuettes (Meilleur Réalisateur et Meilleur Scénario). Il doublera la mise l’année suivante avec ces deux mêmes prix pour Ève, record jamais égalé encore aujourd’hui.

Chaînes conjugales Bande-annonce VO

ÈVE (1950)

Pour beaucoup, c’est LE chef-d’oeuvre de la carrière de Mankiewicz. Et ce titre est loin d’être usurpé tant le réalisateur paraît au sommet de son art avec ce drame situé dans l’univers du théâtre, mais grâce auquel il se permet de faire un état des lieux du monde du cinéma. Il est en effet facile de reconnaître le cinéaste dans le personnage d’Addison DeWitt (George Sanders), chroniqueur acerbe qui nous fait entrer dans le récit au son de sa voix, alors qu’Eve Harrington (Anne Bancroft) reçoit un prix et qu’un long flashback s’enclenche pour nous faire vivre son ascension à travers plusieurs témoignages.

Comme Billy Wilder et Nicholas Ray avec Boulevard du crépuscule et Le Violent, tournés au même moment, Joseph L. Mankiewicz dresse un portrait peu reluisant des coulisses du 7ème Art, en développant certains de ses thèmes de prédilection que sont l’ambition et la manipulation. Deux données dont la star vieillissante incarnée par Bette Davis sera victime, dans le parcours qui mènera sa jeune fan au sommet. Un jeu de massacre qui passe majoritairement par les mots, arme de prédilection du réalisateur, qui en use ici à la perfection, à tel point qu’il est impossible de ne pas être captivés par les dialogues et monologues, alors que théâtre et cinéma se marient impeccablement.

Eve Bande-annonce (2) VO

Récompensé par six Oscars en 1951 (dont Meilleur Film, Meilleur Réalisateur et Meilleur Scénario), le long métrage offre à Marilyn Monroe l’un de ses premiers vrais rôles, avant que sa carrière ne décolle et qu’elle ne connaisse un destin tragique. C’est même presque son histoire que pourrait raconter La Comtesse aux pieds nus, sorti en 1955 et qui peut être vu comme le miroir d’Ève. Il y est encore question du passé d’une actrice scruté dans un long flashback, mais avec un côté film noir plus poussé grâce à la présence d’Humphrey Bogart en haut de l’affiche, une histoire de sombre secret et la fatalité au coeur du récit, qui s’ouvre sur les funérailles du personnage incarné par Ava Gardner. Mais avec, là encore, une forte dose d’émotion qui explose lors du final déchirant.

SOUDAIN L’ÉTÉ DERNIER (1960)

Adapté d’une pièce de Tennessee Williams par Mankiewicz et Gore Vidal, Soudain l’été dernier est le seizième long métrage du réalisateur, et il y fait tourner pour la première fois Elizabeth Taylor. L’histoire est celle d’une riche veuve, Violet Venable (Katharine Hepburn), qui propose de financer un hôpital si l’un de ses praticiens, le docteur Cukrowicz (Montgomery Clift), accepte de pratiquer une lobotomie sur sa nièce (Taylor) internée depuis le décès mystérieux de Sebastian Venable, poète et fils de Mme Venable. Une mort mystérieuse que le docteur va devoir résoudre.

Le personnage de Sebastian n’est jamais montré à l’écran, plutôt évoqué dans des flashbacks ou dans les récits des différents protagonistes. Ainsi, il fait office de spectre, dont les informations les plus cruciales ne seront dévoilées que via une séance d’hypnose pratiquée par le docteur Cukrowicz, au cours de laquelle on retrouve le goût de Mankiewicz pour l’étrange. Comme souvent dans son cinéma, une vérité doit éclater, et c’est la quête de cette vérité qui donnera à ce thriller toute sa dimension.

Soudain l'été dernier Bande-annonce VO

Récompensée d’un Golden Globes pour sa performance, Elizabeth Taylor retrouvera Mankiewicz pour le péplum épique Cléopâtre, qui faillit couler la firme Twentieth Century Fox tant son tournage fut maudit et marqué par des exigences délirantes.

LE LIMIER (1972)

Lessivé par son expérience sur Cléopâtre, et l’échec du film en salles, Joseph L. Mankiewicz avait déclaré qu’il ne pourrait plus tourner qu’avec deux acteurs et dans une cabine téléphonique. Une blague que le cinéaste met en application neuf ans plus tard, mais dans une grande maison, décor unique et quelque peu labyrinthique de son Limier. Ecrit par Anthony Shaffer, d’après sa pièce homonyme, le scénario met aux prises un riche auteur de romans policiers et un coiffeur dans une longue partie de poker menteur en trois actes mais dans un seul lieu, dont il vaut mieux savoir le moins de choses avant le visionnage.

Aussi précis que les horloges à coucou que collectionne Sir Andrew Wyke, les dialogues s’échangent du tac au tac alors que la tension monte petit-à-petit entre les deux hommes, sans que l’action ou un quelconque artifice ne soient nécessaires. Manipulation, amour du théâtre et des mots qui font mouche : tout y est, une fois encore, dans ce thriller brillant qui orchestre aussi bien l’affrontement entre les deux amants d’une même femme et un conflit d’égos qu’une lutte des classes. Et un face-à-face entre deux grands acteurs, Laurence Olivier et Michael Caine, dont il est bien difficile de désigner clairement un vainqueur.

Le Limier Bande-annonce VO

Dernier film réalisé par Joseph L. Mankiewicz, Le Limier est un petit bijou de précision à la mécanique infaillible, et qui supporte plusieurs visions sans se gripper. Nettement plus que le remake signé Kenneth Branagh en 2007 et où presque rien ne fonctionne, la mise en scène étant trop focalisée sur des jeux de miroirs qui soulignent la duplicité des personnages, auxquels il ne parvient pas à conférer l’épaisseur et l’ambiguïté de ses modèles. Il faut dire que la barre était sans doute trop haute, car rares sont les cinéastes dont la carrière s’achève sur une note aussi belle, nommée à quatre reprises aux Oscars en 1973.

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